Catégories

Archives

Hubert HUERTAS

(Le site du romancier)

GOUVERNEMENT : UNE SYNTHESE DE PREMIER TOUR

Dix sept hommes et dix sept femmes pour donner au changement sa preuve photogénique sur le perron de l’Elysée, tout à l’heure.
De l’expérience et de la continuité avec un doyen, Laurent Fabius, qui fut jadis le plus jeune premier ministre de la France, une moyenne d’âge relativement élevée, mais des trentenaires enthousiastes, les fidèles de François Hollande mais une synthèse digne d’un congrès socialiste qui se passerait sans déchirement, ou presque…
Bref une allure classique où tout le monde trouve sa part, les français de partout et ceux de Paris sur Seine, ceux du oui et ceux du non, l’aile droite de Valls et l’aile gauche de Montebourg, les routiers aguerris et les jeunes pousses émerveillées, une équipe au boulot pour la France comme le dit le Premier Ministre, mais d’abord une équipe de combat, en mission électorale, pour remporter la mise aux prochaines législatives.
Ce gouvernement est Hollandiste jusqu’au bout des ongles dans sa conception. Tout en équilibre. Le fameux galet évoqué par le biographe du Président, Denis Jeambar, lisse à l’extérieur, dur à l’intérieur. Rien qui accroche la critique, ou pas grand-chose, et tout qui résume le discours présidentiel en vue des législatives.
Prenez l’économie donnée au Directeur de la campagne, Pierre Moscovici, rassurant pour Bruxelles, ce ministère n’ira pas sans l’emploi et le travail, confié à l’ami de jeunesse, Michel Sapin, tous deux expérimentés, et le tout n’aurait pas de sens sans le chatoyant ministère du redressement productif, une espèce de ministère de la démondialisation et de la renaissance de l’industrie nationale animé, cela va de soi, par l’inclassable Arnaud Montebourg.
C’est un gouvernement marqué par la social-démocratie, l’économie qui ne va pas sans les hommes, et les hommes qui peuvent rien sans l’économie, mais également issu d’une primaire qui a fait monter la contestation radicale.
Tout serait donc équilibré dans le plus synthétique des mondes… C’est vite dit, car il y a les bombes à retardement. Martine Aubry bien-sûr. Certes, François Lamy son fidèle d’entre les fidèles a été nommé, aux affaires européennes, mais le fantôme de cette Première ministre potentielle absente n’a pas fini de hanter le paysage, et qui sait de surgir comme un recours, quand elle le jugera bon, c’est à dire quand il fera mauvais.
Et puis ce gouvernement qui affiche le rassemblement est d’abord une équipe socialo-socialiste. Certes on y trouve deux écologistes, Cécile Duflot et Pascal Canfin, on détecte une trace de radical de gauche, mais Chevènement n’est pas content, et le Front de gauche, écartelé entre le PC qui aimerait y aller, et Mélenchon qui ne veut pas y participer, n’est pas représenté.
Ce gouvernement c’est donc celui du Premier tour de la Présidentielle. 28% des électeurs. Il est peut-être synthétique et habile, mais il a intérêt à être convaincant pour entrainer les 70%, qui n’y sont pas représentés…

JOUR D’ORAGE POUR LE NOUVEAU PRESIDENT

A la dure : c’est ainsi que le nouveau président a vécu sa journée inaugurale. Un Hollande de combat, dont le message voulait dire « je suis là envers et contre tous». Et même contre le ciel, la pluie, la grêle, et la foudre.
De la première à la dernière minute d’une journée qui l’a amené de son appartement dans le 15ème à l’Elysée, puis aux tuileries, puis à l’hôtel de Ville de Paris, puis à Berlin, Hollande se sera posé en s’opposant. Il a pris ses fonctions en « liquidant », dans le même mouvement, les deux adversaires de sa campagne présidentielle. Nicolas Sarkozy, qu’il n’a même pas raccompagné, et la vieille image de lui-même, celle du benêt des Guignols de Canal+ (Flanby selon Montebourg, ou fraise des bois selon Fabius)…
Fraise des bois s’est installé sans ciller dans le décorum républicain, les dorures, la revue des troupes, les corps constitués, il a chassé toute trace de sentiment familial ou d’émotion personnelle, et Flanby n’a pas tremblé en prononçant un discours de combat qui a méthodiquement tourné la page du sarkozysme, symbole après symbole, jusqu’à l’hommage à ses prédécesseurs : Un mot pour la trace historique laissée par chacun d’eux, de Charles de Gaulle à Jacques Chirac qui a servi, a-t-il dit, les valeurs de la République, mais pour Nicolas Sarkozy, en fin de phrase, juste une forme de coup de grâce « Je lui adresse tous mes vœux pour la nouvelle vie qui s’ouvre devant lui »…
En termes républicains, et sans gros mots, on était à deux doigts du Casse toi… Pauvre Sarko…
Débarrassé de son adversaire de droite, et de son image d’artisan raccommodeur de porcelaine socialiste, Hollande, devenu solitaire et inaccessible, a pu rappeler à plusieurs reprises sa normalité et sa proximité, désormais combattantes en plongeant dans des bains de foule. Des bains et des douches, grâce à la météo…
Le dernier acte avec Angela Merkel, le soir, a confirmé cette tonalité de combat. Il n’y a pas eu de tapes dans le dos ni de proclamation d’entente parfaite, mais l’aimable affirmation conjointe qu’on était bien d’accord pour afficher ses désaccords, afin, qui sait, de les dépasser en temps utile.
Sarkozy qui passait en force faisait toujours le coup du charme. Hollande qui ne manque pas de charme a plutôt fait le coup de la force.
Voilà pour les symboles des premières heures, mais désormais « Fini de rire », comme dit le magazine le Point de cette semaine. Le prochain orage qui le guette sera celui des déficits, de la dette, du pouvoir d’achat, et il ne suffira pas de mouiller sa chemise pour y faire bonne figure. Il faudra ouvrir un grand parapluie pour mettre à l’abri la France, et ce genre d’ustensile, si on en juge par les images d’hier, Hollande n’en a pas en réserve…

Passation de pouvoirs : les secrets de l’oncle Hollande

Changement d’époque, ce matin à dix heures, à l’Elysée, avec un évident contraste, qui saute aux yeux… Pas seulement le style, la démarche, le phrasé, mais d’abord la gestion du temps.
Sarkozy rythmait son action selon des séquences rapides, fortement annoncées, et fortement commentées en amont, avec des fuites plus ou moins orchestrées, Hollande, lui, prépare ses décisions dans un secret presque hermétique.
Autant le premier faisait décrire par avance le contenu de ses interventions, ou de ses rendez-vous, par exemple le sommet social du 20 janvier et l’annonce de la TVA sociale du 30 lancés comme des fusées lors des vœux du 1er janvier, autant le second a l’air d’en dire le moins possible.
Le premier dissociait la communication et l’action, qui ne devenait le plus souvent que la dernière phase d’un plan de com, le second parait concentrer l’annonce et la décision, et se taire auparavant.
La gestion de la transition par François Hollande est à cet égard frappante. Il a beaucoup embrassé, beaucoup serré de mains, a posé pour une multitude de photos, il a donc été nature, normal, accessible et familier, mais le secret sur la composition du futur gouvernent a été jalousement entretenu.
Faites la comparaison avec la précédente annonce de remaniement, au printemps 2010, par Nicolas Sarkozy. Il était dit qu’il changerait de Premier Ministre pour un nouvel élan. Les rumeurs et les hypothèses se sont multipliées pendant des mois, Borloo était quasiment nommé à la fin de l’été, et à l’automne Fillon s’est succédé à lui-même.
A propos du Premier Ministre, Hollande a seulement lancé hier : vous le saurez demain, à 16h, le secrétaire général de l’Elysée vous l’annoncera. En clair Jean-Marc Ayrault tient la corde, mais nous verrons, silence radio sur toute la ligne.
Prenez le gouvernement, des noms circulent, mais pas beaucoup, pour une équipe paraît-il à parité homme femmes, comprenant quinze pôles et des ministres délégués ou secrétaires d’état. Cela fait au moins trente personnes directement concernées, et cent cinquante avec les entourages. D’ordinaire, ça bruisse, ça vibrionne, ça téléphone, là rien, ou pas grand chose.
Soit l’équipe n’est pas prête, et mercredi révèlera un foutoir qui fera date, soit elle se bâtit dans l’ombre, et l’autorité qui s’y consacre impose un silence quasiment militaire à la troupe du congrès de Reims.
Dans tous les cas, l’événement que constitue forcément la composition d’un nouveau gouvernement, n’aura pas été éventée en amont. Cette gestion des rendez-vous, silence avant, et révélation à l’heure choisie, romprait avec la méthode précédente, où l’effet d’annonce supplantait parfois l’annonce elle-même. Elle révèlerait aussi le caractère du nouveau président, ouvert dehors, mais verrouillé dedans.

HOLLANDE, DE GERARD DUGENOU A BARACK OBAMA

C’était il y a un an, l’entourage de Nicolas Sarkozy, préparait le sommet du G8 à Deauville. Sans doute un peu dopé par le choc planétaire de l’affaire Dominique Strauss-Kahn, les conseillers s’amusaient. Ils lâchaient une moquerie de grand du monde sur le dos du petit Hollande. Vous-vous souvenez de la phrase :
« Quand Nicolas dira : « j’en ai parlé à Obama », Hollande lui répondra qu’il a vu ça avec Gérard Dugenou, ramasseur de champignons en Corrèze ».
Les conseillers ne pouvaient pas savoir que leur boutade serait prophétique. Après avoir « vu ça » avec Gérard, au sujet du licenciement de Nicolas, François en parlera effectivement avec Angela, Barak, puis tous les grands du monde à Berlin, Washington, et Chicago.
Une semaine redoutable et même critique, qui va transférer sans transition le Président tout neuf du tambour franco-français à la lessiveuse mondiale.
Cette entrée en matière a de quoi donner le vertige aux perdants comme aux gagnants. Aux perdants, car ils vont toucher du doigt l’étendue de leur défaite. Plus de considérations abstraites sur l’échec qui n’en serait pas tout à fait un. Cette fois ils vont voir physiquement arriver Hollande sur le tapis rouge de l’Elysée, et Sarkozy physiquement en sortir.
Ensuite ils entendront prononcer, mercredi, une liste de noms de ministres, dont ils ne feront plus partie. Puis, alors qu’ils seront renvoyés aux Dugenou de la France entière, dans la cambrousse législative, ils regarderont à la télé les images du périple international du Nouveau Président, au cœur de ces fameuses réunions planétaires, à la fin desquelles Nicolas Sarkozy aimait à dire, dans une conférence de presse, qu’il avait changé le monde…
Du côté des gagnants, le vertige n’est pas moins grand. Ce qui d’ordinaire occupe le devant de la scène pendant des semaines, voire des mois, va devenir une action commando. François Hollande va nommer un Premier Ministre, qui nommera un gouvernement. Rien que ça. Si les tractations vont vite, le Président aura l’air de savoir décider, si elles flottent et s’achèvent dans une synthèse approximative, le fantôme de Flanby reprendra de la consistance, ou plutôt de l’inconsistance.
Ensuite, d’ici à dimanche, le nouveau Président aura promené sa simplicité à Berlin, avec une Merkel d’autant plus à cran qu’elle vient de subir un nouvel échec électoral, puis il ira à Washington pour confronter devant le G8 son discours sur « son ennemi le monde de la finance », et il annoncera dimanche, devant l’Otan, son retrait anticipé d’Afghanistan.
Une semaine pour passer du discours de campagne à la réalité. Soit son propos explose comme une comète au contact de l’atmosphère, et le quinquennat boitera déjà, soit le Président normal acquiert de la densité et dans ce cas Gérard Dugenou, ramasseur de champignon, se sentira représenté.

LEGISLATIVES : HOLLANDE FACE A l’ARMEE MEXICAINE

L’avantage des armées mexicaines c’est que tout le monde est colonel. L’inconvénient c’est qu’elles manquent de général.
Depuis la défaite de Nicolas Sarkozy, l’UMP, privée de Chef, et craignant une guerre des sous chefs avant les législatives, a créé un comité stratégique de quarante officiers supérieurs. C’est avec cette équipe que le parti de l’ancien Président aspire à obtenir la majorité à l’assemblée nationale.
Le débat qui s’engage est classique. Les socialistes expliquent que la victoire de la droite, dans la foulée de celle d’un président de gauche créerait la confusion, c’est de bonne guerre. François Bayrou a dit la même chose hier, alors que le PS lui opposera une candidate, ce qui ne manque pas d’une certaine grandeur. Mais la droite soutient le contraire, et c’est parfaitement normal. Il serait quand même étrange qu’elle aille aux élections dans l’intention de les perdre.
Il faut dire qu’elle ne manque pas d’arguments.
C’est vrai qu’en 1986 Jacques Chirac est devenu Premier ministre de François Mitterrand, c’est vrai qu’en 1993 Edouard Balladur a été nommé à Matignon par le même Mitterrand, et c’est vrai qu’en 97, après une dissolution ratée, Jacques Chirac a nommé Lionel Jospin, et que la France n’en est pas morte.
Mais il y a une différence.
Dans ces trois cas, l’opposition avait un chef incontestable, et le Président de la République n’avait pas le choix.
Cette fois, la légitimé du Président, issue du suffrage universel, n’aurait qu’un mois d’ancienneté en juin, et le conflit avec une majorité issue des législatives prendrait un tour totalement inédit.
Et surtout cette majorité potentielle de droite a renvoyé à l’après élection le règlement de ses décisions fondamentales. Qui de Fillon ou de Copé, les deux rivaux les plus en vue pour commander l’UMP, qui de Jean-Pierre Raffarin ou d’Alain Juppé, tendance droite humaniste, ou qui de la droite populaire, aux frontières du Front national.
Le problème du Premier ministre en cas de cohabitation en juin, donc du futur candidat potentiel de la droite à l’élection présidentielle de 2017, c’est qu’il n’émanerait pas d’une volonté de l’UMP, mais du choix du Président socialiste François Hollande, qui pourrait faire son marché, faute de général en chef, parmi les colonels de l’armée Mexicaine.
Au-delà de la question classique d’une cohabitation qui ne serait au fond que la quatrième, le paradoxe extraordinaire de ces législatives, si les orphelins du Sarkozysme parvenaient à gagner le match de l’assemblée nationale, c’est qu’en renvoyant au mois de septembre le règlement de ses compétitions internes, pour éviter les déchirements, l’UMP aurait tout simplement confié le rôle d’arbitre, à son vainqueur du 6 Mai.

LE PS ACHEVE BIEN SON BAYROU

Ennemis de la politique, dégoûtés du suffrage universel, vous avez aimé la présidentielle, vous allez adorer les élections législatives.
Le jeu des intrigues en vue des investitures, le défilé des appétits, le grand moment du torpillage et des retournements, tout cela devient un festival quand on le démultiplie par le nombre de circonscription.
Car les législatives, au pluriel, ne sont pas la présidentielle, au singulier, elles sont un rendez-vous commun, les 10 et 17 juin, mais elles concernent 577 élections locales.
A droite, le grand sujet sera le Front National. Officiellement l’UMP ne signera aucun accord. Même Thierry Mariani, pourtant patron de la droite populaire l’a souligné avec une clarté touchante. Il faut dire qu’il a quitté sa circonscription du Nord Vaucluse, où l’extrême droite est très puissante, pour un siège des français de l’étranger en Asie Océanie, où le Front pèse aussi lourd que Cheminade ou Poutou. Désormais Mariani ne badine pas avec l’éthique. Il arrive que le grand large vous confère de la hauteur.
Pour ses amis du Sud-Est, le pari sera sans doute moins évident, d’autant que Marine Le Pen n’est pas sectaire. Elle ne refusera personne. Pas de liste noire. Elle s’est même déclarée prête, hier, à des accords locaux avec ceux qui le souhaiteraient. Les semaines qui nous séparent du premier tour devraient donc être pittoresques. A Paris l’UMP refusera tout rapprochement, sur le terrain ses candidats, comme au régionales de 86, 92, ou 98 se montreront, disons, plus tolérants.
A gauche le jeu des investitures et des alliances est un billard à trois bandes, la bande PS, la bande écologiste, et la bande Front de gauche elle même subdivisée en deux « sous bandes », le parti de gauche et le parti communiste.
A cela s’est ajouté un ovni politique, François Bayrou, adepte du ni droite ni gauche mais qui a fini par apporter son appui à François Hollande à trois jours du second tour.
La question était de savoir si cette prise de position devait conduire le PS à l’aider à se faire réélire dans sa circonscription de Pau, en ne présentant pas de candidat contre lui. Lundi, le choix présidentiel de Bayrou avait été jugé « courageux et difficile » par Pierre Moscovici, Ségolène Royal avait estimé mardi que le retrait du candidat PS ne serait pas « infondé », et Marisol Touraine, probable imminente ministre, avait trouvé cohérent que son parti n’oppose pas d’adversaire au patron du Modem.
Hier le Bureau national PS a choisi une autre cohérence : « Il y aura un candidat socialiste, a tranché Martine Aubry, François Bayrou a pris une position de valeur, conforme à ce qu’il est, et à ses engagements, mais il n’y a pas de service rendu, on ne fonctionne pas comme ça ». Autrement dit, Circulez, y a rien à voir.
Ainsi « fonctionne » le PS. Le changement c’est maintenant, mais pour la dose d’élégance on verra un peu plus tard…

LA CRISE GRECQUE : UNE EPREUVE ET UNE CHANCE POUR FRANCOIS HOLLANDE

Depuis dimanche on compare volontiers le destin de François Hollande et celui de François Mitterrand, en oubliant un détail : sur le plan économique, François 2 a plus de chance que François 1er
Certes, Mitterrand n’avait pas la crise, mais il est arrivé en 1981, c’est à dire trois ans après Margareth Thatcher et quelques mois après Ronald Reagan, donc au moment où les conceptions ultralibérales nées dans les années 70 se mettaient en place politiquement. C’était le temps de la phrase célèbre : « l’Etat n’est pas la solution, l’Etat est le problème ».
Tout ce qui ressemblait à une contrainte collective, à une règle, à un contrepouvoir, était jugé parasite, les marchés allaient assurer l’enrichissement de tous en s’auto équilibrant grâce à des lois de la concurrence aussi automatiques que la loi de la gravitation.
Et François Mitterrand a surgi avec ses nationalisations, ses lois Auroux, sa retraite à 60 ans, sa politique de la demande, tout le contraire de ce mouvement planétaire. Il l’a payé dès 1983.
Trente et un ans plus tard François Hollande déboule dans une Europe en crise majeure, qui le contraint au programme minimum, mais paradoxalement cette crise économique le sert politiquement.
La vague libérale des années 80, qui devait apporter la prospérité a déclenché un désastre économique. Et le remède de cheval qui a suivi, à savoir les politiques d’austérité, prouve partout ses limites, les gouvernements tombent un à un, et les appels au retour de l’état protecteur se multiplient partout.
C’est dans ce contexte que le nouveau Président Français a été élu. Son programme est infiniment plus modeste que celui de son lointain prédécesseur, mais beaucoup plus en phase avec le courant dominant. Son appel à la relance reçoit un écho partout, même si les pays du Nord et ceux du Sud n’entendent pas la même chose.
Quand François Hollande a lancé sa campagne, la plupart des chefs de gouvernements des grands pays, ou des patrons des grandes institutions, ne voulaient ni l’entendre ni le rencontrer. Ils sont aujourd’hui contraints de l’écouter, ils font la queue dans l’antichambre, et cette contrainte est d’autant plus forte qu’elle ne vient pas seulement d’un événement Français, mais de sa résonnance dans leurs opinions publiques.
Une négociation impensable il y a six mois est donc bel et bien ouverte, à propos du pacte de stabilité. Bien sûr chacun y vient avec ses refus proclamés, ce qui est classique, mais tout le monde avance avec un compromis possible. Angela Merkel refusera qu’on touche au pacte, et Hollande qu’on n’y touche pas, mais la chancelière admettra qu’on le complète, et le nouveau président pourra s’en prévaloir.
Tope là, si tout se passe bien, personne ne perdra la face, mais l’idée selon laquelle le retour à la prospérité passe par l’appauvrissement des peuples sera morte et enterrée…

HOLLANDE : UN ETAT DE GRACE ET UN ETAT D’URGENCE

Contrairement à ce qu’on entend depuis dimanche, François Hollande va surfer sur un état de grâce. Il suffisait de regarder la télévision hier soir, ou de constater à quel point les journaux et les magazines spéciaux s’arrachaient dans les kiosques, pour constater comme un effet de curiosité. Voilà que des reportages s’attardent sur son enfance, sa mère, son père, son fils, sa compagne, ses bons mots, ses familiarités… C’est parti pour la fascination. La France, c’est sa nature, va s’esbaudir pendant quelques semaines devant son nouveau monarque. Comme dit le proverbe : « tout nouveau, tout beau ».
Ce que veulent dire les commentaires quand ils évoquent l’absence d’état de grâce, c’est sans doute que ce moment de la découverte, n’a rien à voir avec le lyrisme de mai 81. A cette époque on n’avait peur de rien, on voulait carrément « changer la vie ». Là, si tant est qu’on espère changer quelque chose, à part la tête des gouvernants, on voudrait seulement réparer la toiture pour qu’il pleuve un peu moins dans la maison.
Ce défi n’a l’air de rien mais il est grand. Il s’agit de faire en sorte que les français croient un peu plus que la politique puisse servir à quelque chose. Qu’elle est sérieuse, modeste peut-être, mais concrète.
Ce président là ne sera pas jugé sur la réalisation des rêves qu’il a suscités. Il a fait si peu de promesses. Il sera jugé sur les effets à long terme de sa politique. Est-ce que la création de postes dans l’éducation nationale va suffire à réparer l’école ? Est-ce que la fiscalité des riches adoucira l’impôt des pauvres ? Est-ce l’idée d’une renégociation du pacte de stabilité va bloquer l’Europe ou la décongestionner ?
Il faudra du temps pour le vérifier. Le temps sera d’ailleurs la nouvelle donne. Sous le président sortant le temps était une succession de séquences courtes, sous celui là il dépassera la perspective du vingt heures, au risque de s’enliser, à la longue, dans l’inaction.
Nous verrons bien, l’année prochaine ou dans deux ans.
Mais quelque chose doit changer immédiatement. Ce sera le signal. Il s’agit de la moralisation de la vie publique, dont François Hollande a beaucoup parlé, la fin des conflits d’intérêt, le changement dans le fonctionnement de l’état, le style de la présidence, tout cela n’a pas besoin de rendez-vous aux calendes grecques. Ce sera tout de suite ou jamais.
Ou bien le nouveau président s’enfermera dans son palais, cerné par les visiteurs du soir qui se pressent sans doute déjà autour de lui, le flattent, le protègent comme ils disent, le conseillent, et dressent une muraille entre leurs petites ambitions personnelles et ce qu’attendent les français, ou bien il maintiendra le contact.
On le jugera donc à ses entourages, et à leur comportement. Si la cour se réinstalle, ce qui a été une fatalité dans la cinquième république, il retombera dans l’ornière, comme les autres. Avant deux ans l’état d’esprit des français, comme après chaque alternance, se résumera à un slogan : « sortez le sortant ».

SARKOZY : SOUS LE CHOC DE LA VRAIE FRANCE

Si le quinquennat qui s’achève doit rentrer dans l’histoire électorale, il restera comme celui du bourrichon qu’on se monte, et de l’auto-bourrichon.
Depuis, quatre ans et demi, à l’évidence, quelque chose ne collait pas entre M. Sarkozy et le peuple Français. On ne peut pas traîner une telle impopularité, un tel rejet, perdre toutes les élections, les municipales, les régionales, les départementales, les sénatoriales, et s’auto-persuader, en persuadant ses troupes que le mur vers lequel on fonce va s’ouvrir comme les eaux de la mer rouge sous l’effet de la magie du maître.
Il était bien évident que le style, et pas seulement le style de l’homme ne convenait pas à une bonne partie de la droite, allergique à ses paroles à l’emporte-pièce, à ses errances idéologiques, à ses discours de Grenoble, à son apologie de la victime absolue jointe à un hymne anti-assistanat qui pointait du doigt les cabossés de la crise.
Mais il y avait le bourrichon. La formidable capacité du Président en place à se convaincre de son renouveau, la semaine prochaine, le mois d’après, à l’occasion du Nième sommet historique, ou après une interview sur huit chaînes mise au point par des sorciers de la communication. « Ca passera, ca passera, je vous dis que ça passera ».
Il était dans l’autosuggestion, au point de ne pas voir que c’est le temps qui passait, que l’échéance approchait, que Hollande n’était pas le benêt des guignols de l’info… Et cette méthode Coué à la puissance Sarkozy faisait aussi son effet sur les parlementaires de droite.
Dans les couloirs et dans les confidences ils disaient la même chose que les commentateurs, ces ennemis parait-il coalisés dans la pensée unique. Mais ils étaient convoqués, une fois par mois à l’Elysée, et en sortait éblouis, « bourrichonnés » jusqu’à l’extase. « Le Président est en pleine forme, il a une énergie extraordinaire » disaient-ils en lévitation, et ils repartaient contents.
Vers la fin, quand les courbes qui devaient se croiser en fin janvier se sont décroisées en mars, l’UMP s’est mise à accuser le monde entier de harcèlement et de complot. Le harcèlement du réel, et le complot du calendrier. Mais c’est comme ça. Quand le bourrichon croise la réalité, et qu’il veut encore croire à son film, il devient un enfermement.
Mais ce matin, nous y voilà. La défaite annoncée est là, elle est là pour cinq ans, et le score finalement serré n’en est que plus cruel. Il indique que Le Sarkozysme était rejeté, mais pas forcément la droite qui lui collait aux basques en le prenant pour un Messie. Qui sait qui serait président, ce matin, si l’un des barons d’un mouvement qui se réfère au gaullisme avait osé lui dire Non, en lui demandant de s’en aller.
La droite aurait-elle perdu, si un groupe de rebelles, mené par un Chirac des années 74, l’avaient ramené sur terre, au lieu de l’applaudir en cadence, en préparant pour lui, deux fois par semaines, des descentes en Sarkozy, qu’il prenait pour des visites en France.
La vraie France, au bout du compte, il l’a rencontré le 6 mai.

DERNIER JOUR, DERNIERES CONSIGNES, DERNIERS INCIDENT

Il faut appeler un chat un chat, et une dérive une dérive. Au-delà des
jugements politiques sur la droitisation présumée de Nicolas Sarkozy
dans la campagne du second tour qui s’achève ce soir, il y des faits.
Des choses nouvelles à l’UMP.
Jusqu’à la veille du premier tour les reporters y travaillaient dans
la courtoisie, plutôt bien accueillis, qu’ils soient du Figaro, de
Libération, ou de n’importe quel media.
Il se trouve que dès le 23 avril le candidat président s’est mis à
faire siffler les journalistes dans ses réunions publiques. Il se
trouve que mardi 1er mai une journaliste de Mediapart, Marine Turchi,
a été agressée alors qu’elle couvrait le meeting du Trocadero. Il se
trouve qu’hier, à Toulon, deux journalistes de BFM-télé, Ruth Elkrief
et Thierry Arnaud, ont été pris à parti par une trentaine de «
militants UMP » entre guillemets, traités de vendus, de collabos,
avant de recevoir des projectiles, en direct.
Il se trouve que ce genre d’incidents n’arrivait, dans des temps
assez anciens, qu’au Front National de Jean Marie Le Pen dans les
années 80 et 90.
C’est sans doute une coïncidence.
D’autres coïncidences, de nature idéologique, ont convaincu François
Bayrou de voter, à titre personnel, pour François Hollande, sans
donner de consignes de vote. Il reproche au Président sortant « une
course poursuite avec l’extrême droite ».
M. Bayrou a annoncé sa décision après de longues hésitations. Nul ne
sait si les discours récents de M. Sarkozy sont la raison ou le
prétexte de ce choix, mais cette annonce tombe mal pour le candidat
UMP au lendemain d’un débat où il n’a pas dominé le prétendant
socialiste. Il faudrait un retournement extraordinaire pour assurer sa
réélection, après demain soir.
François Bayrou disait depuis des semaines qu’il se sentait plus
proche de François Hollande au niveau des valeurs, et plus proche de
Nicolas Sarkozy au niveau de l’économie.
Comme il refuse toute idée de ralliement, il faut croire qu’il vient
de hiérarchiser ses rejets.
Les valeurs étant, à ses yeux de chrétien-démocrate, plus
fondamentale que l’économie, il choisit d’abord de contribuer à la
défaite de l’homme qui ne les respecterait pas.
S’il est logique avec lui-même, il choisira ensuite de s’opposer au
président socialiste, s’il devait être élu, dans l’espoir d’une
recomposition de la droite qui donnerait de l’air au centre.
Le constat, c’est qu’à tort ou à raison, tous les états-majors se
situent déjà dans des lendemains d’alternance. L’UMP se réunira dès
lundi pour envisager l’avenir, le Parti socialiste aussi, le Modem
fait ses calculs, le Front de gauche songe à des négociations. L’après
Sarkozy est donc anticipé.
Les électeurs diront dimanche si la page qui se tourne est tournée pour de bon